
Subterranea : Quand le Kenya redéfinit les codes de la science-fiction africaine
Loin du grand spectacle hollywoodien, la série kényane de science-fiction propose un huis clos psychologique.
Sortie en 2024 sur la plateforme Showmax, Subterranea est une série haletante de huit épisodes qui marque un véritable tournant pour la fiction d’anticipation sur le continent africain. Co-créée par le scénariste Brian Munene et le réalisateur multiprimé Likarion Wainaina, l’œuvre a fait le choix audacieux de s’éloigner des tropes habituels de la science-fiction pour se concentrer sur l’intériorité et les failles de l’âme humaine.
Le synopsis est d’une efficacité redoutable : huit participants kényans acceptent de s’enfermer dans un bunker souterrain pour ce qu’on leur a vendu comme une simple expérience psychologique rémunérée. Mais très vite, la situation dégénère. Pannes de systèmes de survie, propagation d’une mystérieuse maladie, et une intelligence artificielle qui ordonne une “purge” mortelle font basculer le groupe dans la paranoïa, les laissant persuadés que la Troisième Guerre mondiale vient d’éclater à la surface.
Ce qui fait la véritable puissance de Subterranea, c’est sa capacité à agir comme un miroir de la société kényane. La série utilise le huis clos et l’anticipation pour contourner la censure sociale. À travers des personnages aux profils cliniques fascinants, désignés par des noms de code comme “Black”, “Pink” ou “Red”, les scénaristes abordent des sujets d’actualité lourds et souvent invisibilisés : le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) chez les anciens militaires abandonnés par l’État, la dépression post-partum masculine, l’impact destructeur des sectes apocalyptiques ou encore la fracture sociale des bidonvilles. Plutôt que de miser sur des décors numériques coûteux, la réalisation claustrophobique repose entièrement sur la tension entre les personnages.

Cette audace conceptuelle a rapidement rencontré un franc succès critique. Subterranea s’est illustrée dans les festivals, remportant notamment le prix de la Meilleure Série Dramatique d’Afrique de l’Est au Zanzibar International Film Festival (ZIFF) en 2025.
Cependant, cette réussite artistique contraste avec la dure réalité de l’industrie du streaming en Afrique. Face à des pertes financières colossales, la plateforme historique Showmax a finalement été fermée par Canal+ en 2026, illustrant l’extrême volatilité économique de l’écosystème audiovisuel africain. Néanmoins, Subterranea a prouvé de manière indélébile que la science-fiction n’a pas besoin de budgets extravagants pour captiver : elle est devenue l’un des outils les plus puissants pour disséquer les luttes intimes et collectives de notre époque.



